jeudi 17 novembre 2011

Je vous en veux

Cher papa, chère maman de l'enfant parfait,

Savez-vous à quel point vous avez de la chance? Lorsque je vous entends vous pêter les bretelles en racontant à quel point votre fils excelle au hockey. Et les notes parfaites que vous ramène votre fille. Je vous vois, torse bombé, la fierté dans la voix. Ne vous méprenez pas, je suis heureuse pour vous, mais je vous en veux que vous ne soyez pas conscient de votre chance.

Quel bonheur de pouvoir revenir du bureau sans craindre la crise à cause d'une journée difficile. Pouvoir s'asseoir à la table de cuisine pour le soutenir dans les devoirs sans avoir à le rappeler à l'ordre toutes les trente secondes pour qu'il regarde son livre au lieu de l'écureuil qui court dehors ou qu'il ne soit pas distrait par le bruit du frigo qui ronronne ou des voitures qui passent.

J'imagine que ça doit être extra de ne pas avoir peur de la réaction de son enfant parce qu'on a oublié de lui dire qu'il fallait aller à l'épicerie après l'école lorsqu'on est parti ce matin.

Savoir que son enfant est heureux, qu'il pourra faire tout ce qu'il veut, que le chemin devant lui est libre d'obstacles. Oh, c'est certain que chacun doit surmonter des épreuves, que la vie n'est simple pour personne. Mais lorsqu'on comprend que nos enfants auront à se battre toute leur vie pour s'adapter à la vie qui n'a pas été faite à leur mesure... Enfin, ça doit être génial de ne pas avoir à accepter cette réalité.

Je suis jalouse quand je vous entends parler de cours de piano ou de natation, d'équipe de soccer ou de base-ball. Quand je vous vois au bureau, travailler tous les jours, ne pas avoir à quitter plus tôt, ou prendre congé pour accompagner vos enfants aux rendez-vous chez le pédiatre, psychiatre, médecin, orthophoniste, ergothérapeute, psychoéducateur ou quoi d'autre encore. Quand je sais que des mots comme médication et plan d'intervention ne font pas partie de votre vocabulaire.

Je me demande parfois comment on peut se sentir lorsqu'on peut vivre sans sentir qu'on doit se battre sans arrêt. Sentir qu'on n'a pas le choix, même quand on trouve à peine assez d'énergie pour s'occuper de soi.

Je vous en veux quand mon fils me dit qu'il est jaloux de vos enfants parfaits parce qu'il les trouve meilleurs que lui.

Les choses pourraient tellement être pires. Mais les choses pourraient tellement être mieux aussi. Chers parents d'enfants parfaits, tâchez d'enseigner à vos enfants que leurs amis sont différents, qu'ils ont des défis que vos enfants ne peuvent pas imaginer. Enseignez-leur la tolérance, encouragez-les à s'adapter, à leur faire une place à côté d'eux, à les écouter et à apprendre d'eux.

Chers parents d'enfants parfaits, je sais très bien que la perfection n'est qu'illusion et qu'il n'y a pas d'enfant parfait. Il n'y a que des enfants et c'est parfait comme ça.

3 commentaires:

Loreli a dit…

J'ai envie de te fiare un lien vers un billet que j'ai écrit il y a presque un an.................
Pour te faire sentir que.. je comprends !!

*câlin virtuel*

http://dyspraxieauquotidien.blogspot.com/2010/12/aimer-son-enfant-malgre-tout.html

Caro l'ergo a dit…

Rien d'autre à dire que : BRAVO!

Tes mots font réfléchir.

asiamorela a dit…

C'est beau. Bon courage!

(Moi aussi j'en ai voulu à mes parents pendant des années. De ne pas avoir réussi à me faire sentir que j'étais chanceuse, et que j'étais parfaite telle que j'étais. Quel gâchis.)